Plastique des villes, plastique des champs

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Tous égaux face aux déchets ? Pas si sûr. En ville, le recyclage pose des problèmes autrement plus épineux qu’à la campagne. Les raisons ? La densité démographique, le manque de programmes de sensibilisation et d’incitation à la démarche de tri, entre autres. Pour atteindre l’objectif 100 % de plastiques recyclés en 2025, nous devons revenir à la source du problème et inventer de nouveaux modèles plus performants.

 

Vous pensiez que les habitants des centres-villes étaient tous écolos alors que les ruraux, de leur côté, restaient désespérément accro au diesel ? Eh bien vous pouvez remiser ces clichés au placard : figurez-vous qu’en matière de tri des déchets, les centres-villes sont à la traîne. On y trie deux fois moins les déchets ménagers qu’à la campagne, et le recyclage du plastique y est bien moins systématique. Pourtant, l’avènement de la ville intelligente et durable, avec dans son sillon l’optimisation des ressources et l’efficacité énergétique, annonce un changement profond des comportements des collectivités et des citadins. L’occasion, enfin, de repenser nos systèmes de tri et nos gestes de consommation quotidienne. Et il y a urgence : le problème est connu de longue date, et chaque jour où nous choisissons de différer notre action, les plastiques, de leur côté, continuent de s’amonceler et de polluer.

 

Car oui, contrairement aux idées reçues, les citadins sont de loin les mauvais élèves du tri des déchets. Ceux-ci trient en moyenne 30 kilos de déchets par an, alors qu’en milieu rural, ce chiffre peut aller jusqu’à 70 kilos. Pire, dans certains centres urbains, c’est à peine 15 kilos par habitant et par an qui parviennent à être recyclés ! Quant aux plastiques, dont la consommation dans les grandes villes atteint des sommets vertigineux, seuls 15% en moyenne trouveront une nouvelle vie grâce au tri.

 

Faut-il blâmer l’incivisme de citadins français ?

 

Comme souvent, l’explication moralisante est facile, mais ne rend pas compte de grand chose. Nous sommes-nous vraiment, en tant que société, donné les moyens d’aller les chercher, ces tonnes de déchets que produisent chaque jour nos grandes villes ? Car quand on se penche sur les chiffres, on constate pourtant que les grandes villes ne sont pas là où l’on jette le plus. C’est simplement que l’on y jette moins bien ! Et c’est là où tout se joue, car le déchet, ne l’oublions pas, est une invention urbaine. C’est le développement des cités et la concentration des hommes qui ont fait naître au Moyen Âge des modes de vie incompatibles avec le traitement des résidus organiques, que les habitants des zones rurales savent aisément réemployer. Tout comme c’est par souci sanitaire lié à la promiscuité que les pouvoirs publics des villes se sont emparés de la gestion des déchets, privant les terres agricoles à proximité d’une ressource précieuse.

 

Aujourd’hui, la densité démographique reste un facteur déterminant pour le recyclage. Quand les surfaces d’habitation sont réduites, les immeubles moins bien équipés et les parties communes mal entretenues, c’est simple, on trie moins, et mal.

 

Alors même que l’on y encourage à la consommation responsable, à l’upcycling et au réemploi, le centre-ville demeure le terrain privilégié du gaspillage en tous genres. Et la pression monte, puisque l’Europe vient d’annoncer un objectif de recyclage des déchets municipaux à hauteur de 55% d’ici 2025. Bien sûr, toutes les villes n’en sont pas au même stade, et entre deux villes aux profils similaires, les résultats peuvent changer du tout au tout (il n’y a qu’à voir Paris – qui recyclait 14,2% de ses déchets en 2013 – et Milan, où c’est plus de 50% !). Finalement, si nos comportements de tri, comme tant d’autres, sont le reflet d’inégalités territoriales, alors le recyclage n’est plus qu’un devoir civique, mais bel et bien un enjeu politique.

 

Faudra-t-il attendre que la ville intelligente et ses éco-quartiers sortent de terre pour agir ?

 

Nous ne pouvons plus nous le permettre. Nous pensons que la ville pose un défi, que son potentiel d’évolution est sans limites, et que les solutions sont à puiser à la source des problèmes. Il faut agir ici et maintenant. Une démarche de tri responsable entraîne des externalités positives dont il faut prendre la mesure : elle peut renforcer la vitalité du tissu économique local, la proximité et le sentiment d’appartenance des habitants pour leur territoire. Pour les villes, ces éléments sont au coeur d’un modèle de développement vertueux. Aux villes, maintenant, d’explorer les pistes qui s’ouvrent à elles.

 

Les pouvoirs publics doivent absolument faire preuve de volontarisme politique en soutenant les stratégies incitatives. Seuls 12 millions d’habitants en France sont concernés par la tarification incitative, alors qu’elle permet de réduire de 20 à 50% les tonnages destinés à l’incinérateur ! Majoritairement adoptée en milieu rural et semi-urbain, cette pratique peine à gagner les centres-villes. Pour ces derniers, d’autres modèles sont à inventer, qui pourraient par ailleurs contribuer à faire vivre une économie locale et à créer de la valeur sociale autour de l’acte de tri.

 

Il faudrait également accompagner le changement des comportements en mettant en avant les démarches de coaching. De nombreuses initiatives ont été lancées par les villes pour encourager la démarche de tri, comme le design des points de collecte ou la mise en place de « nudges verts » comme à Strasbourg ou à Bordeaux. Mais c’est dans le lien social, dans les rapports quotidiens, que réside la plus forte incitation au tri.

 

En effet, nous ne redonnerons tout son sens à la démarche de tri qu’en créant des communautés de proximité. Le recyclage de nos déchets est un enjeu global qui mérite une réponse collective. Au coeur des villes, les communautés d’acteurs (publics, privés et citoyens) se mobilisent pour répondre au défi 100% de plastiques recyclés en 2050, à travers des actions concertées. La gestion quotidienne de nos villes est une affaire complexe, et nous ne pouvons plus renvoyer dos à dos collectivités et citoyens face à un si grand défi. Parce qu’il incarne et renforce l’attachement des habitants à leurs quartiers, le tri de nos déchets est au coeur de la vie sociale. A nous d’en prendre toute la mesure !

Publié le 5 juillet 2018 par Eric Brac de la Perrière, fondateur de Yoyo.

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